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mardi 9 mai 2017

″Ned Choquitto″ et Māheata



L’exorcisme

Māheata, invitée comme témoin à l’émission radiophonique de Michèle de Chazeaux, ″Rencontres″, n’a pas pris la grosse tête pour autant et c’est en novice qu’elle assiste à la première de ″Ned Choquitto ou l’autre Don Quichotte″.

Elle y retrouve ses héros, Dylan Tiarii (Ned Choquitto) et Maki Teharuru (Sannos Pacha) à l’auditorium du Lycée hôtelier de Tahiti. Je vais donc vous transcrire ses impressions.

« L’atmosphère étant à « la bringue (fête) », comme il se dit en Polynésie, la salle communique ardemment avec les acteurs. Les encourageant, l’un, pour qu’il prenne le dessus sur l’adversité, l’autre, pour qu’il ramasse une fois de plus son compagnon en mauvaise posture. » Avec les commentaires discrets ou à voix haute des spectateurs, elle en apprend de belles !

Un Don Quichotte à la polynésienne
« Un spectacle de théâtre, me confie Māheata, c’est comme des nuages se déchirant dans l’orage pour laisser percer la lune au final. Deux SDF de Pape’ete se partagent le butin de leur poubelle, vivent comme des chiens, sont liés par leur délire commun, craignent pour leurs os, puis… d’un coup retrouvent leur dignité et affrontent la réalité. Voilà ce que j’ai vu. »

« Avec du recul, je peux dire que le théâtre se lit à travers les images et les signes qui s’animent, s’entrechoquent, se transforment sur scène. Et ça n’arrête pas ! Les deux-là, ils m’ont embarquée dans leur galère, et voilà l’affaire : leur dénuement les a forcés à devenir justiciers, donc hors-la-loi, puis ils s’arment de courage pour défier ceux qui les ont dépouillés et pour redevenir eux-mêmes. » 

Deux SDF refont le monde…
« Je crois aussi qu’une pièce de théâtre sert à nous alerter, à nous affranchir, à nous reconnaître si une intention, qui appartient au réalisateur, articule la mise en scène. Le parti pris de Julien Gué est clair : quelle chimère tient en vie ces déclassés insulaires et jusqu’où les mènera-telle. Cette pièce éveille en nous bien des échos… » 

Le sang polynésien
« Dans cette pièce de la Troupe To’u fenua e motu coule du sang polynésien. Dylan a un accent franco-polynésien, fleuri, goûteux qui fait chaud au cœur. Il mastique à belles dents ce texte traduit de l’espagnol à l’époque de la colonisation de Tahiti. C’est dans ce même français que nous avons appris à lire : ce n’était pas donné !  …et qu’au même siècle arrivent les frères de Picpus. De brèves allusions à notre histoire et à nos îles sont citées par notre duo : entre autres la bataille de La Fachoda en 1846, et la cession de Moruroa en 1964… Quelle différence entre la Terre-sans-eau (ma-ansha d’où Mancha) ibérique et l’atoll des Tuamotu aridifié par les essais nucléaires ? L’adaptation de Julien Gué, le metteur en scène, nous touche. »

« Sur la scène, on y mange, on y trinque, on y invoque le Mana et les Tupuna (ancêtres), on s’y meut, on y déclame un court 'ōrero, on y danse avec les vagues, on y lance des défis à la Haka, on y blague, on y rit… le tout à la tahitienne.

Dylan Tiarii, Ned Choquitto
« Et le comique de jeu prend le pas sur l’aspect dramatique. Il faut dire que la satire concerne le duo - les fanfaronnades de l’un, les combines et le passé de petit voyou du second-, autant que les ombres qu’ils bravent : le pouvoir politico-religieux et les riches. Ceux-là, ils sont absents de la scène, bien protégés, bien camouflés : ils restent invisibles mais broient les démunis… ça fait pitié !

« Dans l’assistance, certains offrent leur aide. Mais le tragique, les jeunes le reçoivent avec la pudeur de petits rires gênés. Pour les plus de 30 ans, notre vécu nous permet de sortir le mouchoir, quand il s’agit des autres. C’est ce qui est arrivé dans les filages publics auxquels j’ai pu assister. Les prochaines représentations, avec un public mélangé, le diront.

Dans l’air du temps
« La fin reste ouverte… Nul ne sait quel destin attend ces vagabonds. Moi, j’opte pour la victoire des nécessiteux. Mais les moulins à vent actuels cachent d’autres monopoles bien plus pernicieux. Et selon la formule consacrée : « Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! » s’exclame Māheata.

« L’actualisation du texte en plein 21ème siècle polynésien coïncide avec cette situation de crise mondiale économique et humanitaire sans précédent que nous subissons. Semblable à celle de la fin du 16ème siècle hispanique, avec ses révoltes, ses guerres, ses crises identitaires, ses intégrismes et son Inquisition, elle ne profite qu’à la haute noblesse. Le roman picaresque (ou des miséreux) de Cervantes, d’où est tirée cette pièce, l’évoque.

Maki Teharuru, Sannos Pacha
« Le chevalier justicier à la Choquitto, qui revendique un semblant d’humanité pour son serviteur et tout écuyer, correspond à ce que nous voyons dans les jeux vidéo et les séries télévisées comme Arrow. La société exorcise sa faillite et son naufrage par ce genre d’utopies.

 « Spectacle-miroir, il montre combien toute communauté en danger se referme sur elle-même et combien elle se forge des rituels de reconnaissance et d’exclusion. Nos chevaliers du macadam élaborent instinctivement tout un code sécuritaire qui garantisse leur survie. Et s’ils se distinguent par leur fonction et leur mission, ils finissent par déteindre l’un sur l’autre. Solidaires, oui, mais…

Des athlètes affectifs
 « Ils ne nous ont pas trompés sur la marchandise, les comédiens ! Même quand ils dorment, ils sont en action. Ce qui est une évidence, pouffe Māheata : un acteur, ça acte ! L’un impulse la mécanique du second,  Maki rythme les agissements de son comparse. Toujours en mouvement, acrobate… À l’interaction succède une véritable autonomie de chacun. Le rôle de meneur se relaie, la prise en charge du jeu est équilibrée.

« Ils sont tous deux à fleur de sentiments. L’un sur le qui-vive, l’autre attentionné. L’un, donneur de leçons, le second, contestataire, qui fait valoir ses droits. L’amoureux transi face au bon vivant… Et puis il ne faut pas oublier la grande absente, mais que les deux compagnons font vivre explicitement. Celle qui attise la passion de Choquitto, l’amour de sa vie, la femme inaccessible qu’il veut conquérir par ses exploits : Dulcinée de Tiputa… On la voit : ils nous la montrent !

L’inaccessible étoile
« L’image nous explique tout. L’un quête la justice, l’autre cherche fortune. L’un est fier, le second pique des colères et se lamente. Ils ne sont pas toujours d’accord, ils se font des serments. Mais quand il s’agit de courage, ils ne défaillent pas.

Des acteurs sans tabous
« Je me suis amusée. j’ai été émue aussi, par leurs malheurs, leur soif de vivre, ce qu’ils représentent pour nous…

« On y peut suivre plusieurs fils…qui se découvrent en même temps… à volonté : d’abord cette intrigue où les deux acolytes à la dérive, vont au bout de leurs limites et se reconstruisent, plus forts, plus valeureux… Le parcours des objets qui se métamorphosent à gogo. Cherchez le cheval, et l’âne, et la lance, et… l’adversaire maléfique qui les renverse !

Au diable les remèdes
« Puis, la rue, sa loi, ses angoisses. Un vrai parcours du combattant pour survivre. Ce petit côté du rêve, du merveilleux, où les deux commensaux se cherchent des recettes mais aussi des formules de médecine parallèle…

Le visionnaire et… ses visions ! L’incrédule et ses doutes. Les arrêts sur image où confidences, rapprochements, fusion battent leur plein et se taillent des allures cocasses ! Là, les images prennent tout leur sens. Une histoire de compagnonnage dans la fièvre et la houle.

Le duo et Dulcinée de Tiputa*…
« Pour le mener à bien, ce spectacle repose sur une réciprocité acteurs-metteur en scène. Le résultat ? Tout est emboité comme dans un puzzle. Je dirais plutôt un mobile ! Car la machine est cinétique.

Il semble que ce soit la pierre angulaire de cette Compagnie théâtrale professionnelle naissante. Rien n’est laissé au hasard. « Quoique… souligne Māheata, en clignant des sourcils, les compères réussissent encore à y glisser un nouvel élément improvisé le jour de la représentation. »

Alors longue vie à la Troupe To’u fenua e motu.



Un article de   Monak
Tous droits réservés à Monak. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.

*… Où donc est Dulcinée de Tiputa ?

Quelques articles à revoir ou à découvrir :
-          Le théâtre de Julien Gué


samedi 4 mars 2017

FIFLASH 2017 – 05



Sans eux…

Sans spectateur, le cinéma fermerait boutique. Cette évidence, certains circuits de distribution l’ont expérimenté douloureusement. Ce qui n’est pas le cas du FIFO. Chaque année, il met en lumière : un bout de terre, un pan d’histoire ou des cultures océaniennes occultées. Il augmente son audience en axant sur le potentiel des scolaires d’ici… Autant prendre le pouls du Pacifique à l’âge tendre… être en symbiose avec sa réalité.

L’Université affrète des bus pour les étudiants du campus. Mais le public ne tient pas que ce rôle d’assistance, siégeant sur de mauvaises places, redoutables pour les fessiers. La particularité du FIFO, c’est de proposer cette plateforme d’échanges entre cinéastes et public : découvrir, se reconnaître dans les peuples frères… faire passer le message des préoccupations d’ici, Tahiti, et d’ailleurs. C’est ce qui le rend humain… et cette convivialité-là, il n’est pas question qu’elle se perde.  

Au royaume mythique d’Atooi


Certains quittent leur archipel et se font héberger en famille, pour suivre le Festival in extenso. D’autres, pour guetter la caméra attentive qui voudra bien porter leurs doléances insulaires. C’est ainsi que sous le banian, trônaient les descendants Pa'umotu de l’originel royaume d’Atooi, une ″succursale″ du mythique berceau d’Hawaï. Les traités d’annexion ayant été « négociés » à la va-vite et à l’encontre des évidences savamment ignorées… surgissent les revendications autonomistes…

Public
Dans les salles obscures, il a été demandé de ne pas manger, de ne pas circuler, de s’occuper de ses gamins, d’éteindre les engins portables… Heureusement ! Car à chaque nouvelle édition, la foule des contrevenants récidive sans vergogne. Le réflexe chips-devant-télé et autres incorrections prolifèrent avec ardeur. Mais il n’a pas été recommandé de se taire, ni de réagir. Et c’est tant mieux. Place donc, à la parole.

Terii Félicité Fauura Leduc, tantôt poussée sur son fauteuil par quelque main charitable, tantôt circulant à la force des bras, s’en explique. Un panaché entre Servant or Slaves, The Family et Te Reo Tumu pour dénoncer les abus, la déshumanisation et l’ignorance. : « Je ne vais pas laisser faire ! Il n’y a pas que les Aborigènes qui soient maltraités, les blancs et nous aussi… Dans mon enfance, il n’y avait pas que la loi de l’école qui était intolérable. Ma mère ne supportait pas que je lise à la maison. Et moi, je fuguais pour aller au cinéma. Le résultat, c’est que j’ai été institutrice. Les petiots, ils n’avaient pas seulement besoin d’apprendre, mais aussi de manger… La misère, c’est aussi chez nous, à Tahiti.» Le summum de ses déclarations… devait venir sur une vidéo… mais, grave incident technique, elle est inexploitable… alors, je transmets quand même :

Terii Félicité et la cruauté des bien-pensants…
Elle avait pris, entamant sa petite pause-déjeuner, un court moment pour se maquiller au pied-levé. Désolée pour elle, je ne peux vous livrer son indéfectible sourire, même sous l’éreintement. Elle ne ménage pas « les fausses églises, et les faux pasteurs : c’est épouvantable en Australie : qui sont ces gens ? des profiteurs, des quoi ? On croyait que c’étaient des gens pour Dieu. Ce n’est pas pour Dieu, c’est pour leur poche… et ils sont capables de tuer. Affreux ! Moi j’ai pleuré. J’adore le FIFO : on y apprend beaucoup de choses, des choses essentielles qu’on ignore. Je suis parfois très en colère et je réagis ; j’ai pitié des miens. Il est des îles qu’on méprise ; les Marquises, elles sont loin, n’ont pas de docteurs, n’ont rien. J’y suis allée avec Michèle de Chazeaux et on a vu avec consternation, la désolation qui y règne… Je ne peux pas laisser faire ! Non, je ne peux pas…» Et dans son regard, l’affliction. Merci pour ce témoignage, Terii ; et pardonnez-moi de vous avoir autant bouleversée…

Protection civile
Ils sont là, prêts à intervenir. Petite équipe, ils ne sont que quatre : du coup, ils n’ont pas le loisir de voir des films : ce serait trop risqué pour notre sécurité. La discipline est stricte, le protocole d’intervention hautement planifié. Mais c’est avec plaisir qu’ils constatent ne pas avoir à assurer beaucoup d’interventions d’urgence.

Pour un FIFO en toute sérénité.
Quasi pas d’incidents. Mais ils sont là, et ils veillent sur tous.  

Au printemps de l’âge
Bénévoles, jeunes étudiants ou sans profession, ils sont à disposition du FIFO. Par petits groupes ils viennent prêter main-forte, là où ils sont appelés : pour la mise en place, les diverses tâches qui font la bonne marche des événements du festival. Souriants, ils vous informent et vous guident dans le village cinématographique improvisé.

Les équipes de l’ombre…en plein soleil
Une façon d’être proche de ce rendez-vous culturel, auquel ils peuvent participer ; si ce n’est que sporadiquement pour le visionnage des films, incidemment pour les débats. Il est bien des rencontres internationales qui leur ouvrent l’esprit. Du moins, éprouvent-ils plaisir dans ce bain d’images « qui les rapprochent de leurs origines ». Du moins, se sentent-ils « doublement vivants en partageant l’esprit de ce rassemblement et en mettant en commun leurs découvertes ».

Bleu FIFO…
Cette année, le bleu était couleur-FIFO. À la prochaine… alors.

Fifotez, fifotez, il en restera toujours quelque chose !



Un article de Monak
Tous droits réservés à Monak. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.

À lire aussi :
-Treize articles à la douzaine traitant du FIFO 2017, tout comme des autres éditions depuis 2012, à la rubrique « Cultures », sur notre Webmagazine : « Tahiti, ses îles et autres bouts du monde ».